Le serpent médiateur … vecteur de mutation

« La bonté fait sortir les serpents de terre »

- Proverbe turc

9 octobre 2025

Le serpent…quel drôle de choix pour un anniversaire !

Choisir le « serpent » pour illustrer la semaine belge de la médiation et célébrer les 20 ans de la Commission fédérale de médiation… quelle drôle d’idée… et pourtant ! Permettez-moi un petit raccourci pour vous expliquer ce choix.

20 ans, âge symbolique par excellence ! Pour certains, il s’agit du plus bel âge de la vie, pour d’autres, il symbolise le passage à l’âge adulte, pour d’autres encore, il célèbre les noces de porcelaine. A chaque fois, il représente un passage d’un état à un autre, une mutation, un renouveau.

Pour nous tous, ambassadeurs de l’amiable, ces 20 ans consacrent le rappel d’une naissance, celle de la commission fédérale de médiation qui compte à ce jour plus de 2.500 médiateurs agréés toutes matières confondues couvrant toutes les facettes d’une existence, qu’elle soit familiale, civile, commerciale, professionnelle, institutionnelle, scolaire, associative, locale, etc.

Célébrer une naissance, c’est fêter la vie, le commencement d’une vie nouvelle, les découvertes tantôt lumineuses de l’existence, tantôt sombres ; c’est aussi oser gouter goulument à la vie en sachant que tout à une fin ou plus précisément, que tout se transforme. Pour s’en convaincre, rappelons-nous le chemin parcouru depuis les lois belges successives (19 février 2001, 21 février 2005, 18 juin 2018, 19 décembre 2023, 27 mars 2024, 15 mai 2024) traitant et réformant les procédures de l’amiable.

Les potentialités du serpent

Dans toutes les traditions, de l’orient à l’occident, depuis la nuit des temps, cette mutation est la mieux symbolisée par le Serpent. Nous sommes en effet entrés depuis le 29 janvier 2025 dans l’année du Serpent de Bois, animal censé, dans la culture chinoise, apporter intelligence et sagesse. Le natif du Serpent, selon l’astrologie chinoise, est souvent décrit comme intuitif et diplomate, capable de sentir les tensions cachées et d’agir avec tact. Le Serpent n’est pas uniquement perçu comme rusé ou dangereux, il est aussi et surtout le symbole de la sagesse intérieure, de la clairvoyance et de la réflexion profonde. Calme et retenu, contrairement au Dragon qui est flamboyant et expansif, le Serpent agit dans la discrétion et la maîtrise.

En tant qu’artisans de la paix, nous savons que cette capacité à rester mesuré créée un climat d’apaisement, favorise l’écoute et facilite la recherche de solutions pacifiques, plutôt que l’affrontement direct. 

Le serpent renvoie également aux cycles de la vie. Ne dit-on pas souvent que le serpent se mord la queue, évoquant par cette expression le cycle éternel de l’existence : du passé au présent vers l’avenir. Tout est en Un. D’aucuns évoquent le symbole universel de l’Ouroboros. 

D’autres le voient comme un cordon ombilical faisant le lien entre le bien et le mal, la lune et le soleil, l’eau et le feu, le matériel et le spirituel, reflétant par la même la complexité de l’existence et par-delà des conflits inhérents à toute vie en société. Associant le Ying et le Yang, il incarne cette recherche d'équilibre entre les contraires, ce pont, cher aux bâtisseurs de paix.

Changer de paradigme en muant 

Le serpent mue régulièrement au cours de son existence, abandonnant son ancienne peau tout en reconstituant une nouvelle. Le changement de peau du serpent est un archétype fort de la transformation, symbolisant la capacité de l’être humain à laisser derrière lui les expériences passées pour renaître et évoluer.

A nous qui sommes des compagnons bâtisseur dans l’art de l’amiable, Il nous invite à lâcher prise et à nous libérer des chaines du passé pour se concentrer sur le présent, le hic et nunc. Il nous convie et avec nous, les parties médiées, à embrasser, au présent, les changements de l'existence pour atteindre un nouvel état d'être et s’éveiller, par l’attention accordée à l’altérité, à une autre réalité.

Abandonner sa peau pour se renouveler. Cette métaphore nous convie à nous détacher d’anciens conflits ou rancunes afin de renaître dans une dynamique de paix. La médiation peut ainsi être appréhendée comme un processus de "mue" relationnelle, où l’on renonce ce qui est conflictuel pour retrouver une base saine en retricotant du lien plutôt que des noeuds.

Au niveau sociétal, le médiateur invite son entourage à se questionner, à se remettre sur le chemin du doute constructif et, en se transformant intérieurement, engendre un mouvement civil transformatif vers plus de progrès économique et social.

Réunir par l’empathie

Rappelons-nous l’émerveillement que nous avons tous vécu lors de nos premiers jours de formation en médiation : derrière le binaire, entre le blanc et le noir, il y a toujours cette ligne quasi invisible qui uni les contraires et que nous recherchons, tels des funambules en quête d’équilibre.

Dans le temple de la justice ou sur son parvis, dans les salons jusqu’aux cabinets de conseil, parfois sur un banc public ou autour d’un arbre à palabres, les amis de l’amiable s’attèlent, en toutes situations, à tous les stades de la procédure, à unir ce qui est épars par une écoute sans cesse renouvelée, confiant dans la fonction réparatrice et régénératrice du règlement à l’amiable.

En un mot, là où le Dragon impose, le Serpent inspire et concilie. Et si d’aucuns comparent encore la justice étatique au Dragon, disons-leur que le temps où le juge était la bouche de la loi, crachant du feu et tranchant, est révolu et qu’il est devenu, de concert avec les autres ambassadeurs de l’amiable, cet acteur clé de l’État de droit qui parle au coeur et à la raison. Telle est aussi "mue" de l’office du juge qui se défait de sa carapace pour (se) rapprocher les justiciables par l’exercice d’une justice plurielle, plus humaine et plus empathique.

Et si l’empathie et l’altérité devenaient les moteurs de nos démocraties ? La remise en question à laquelle nous invite le serpent n’est-elle pas une des réponses qui mènerait à l’avènement d’un monde plus paisible et plus respectueux de la dignité de chacun d’entre nous.

J’espère avoir ainsi fait la démonstration que c’est à juste titre que nous avons choisi le serpent, comme symbole universel, pour célébrer, en famille, nos vingt années passées ensemble. Confiant en l’avenir, lucides et optimistes attelons-nous à doubler ce nombre d’année d’anniversaire.

Rendez-vous dans vingt d’ans, même jour, même heure ! Qui sait, en 2045, avec le concours de l’intelligence artificielle et son cortège d’avatars, la Commission fédérale de médiation entrera au Panthéon, à l’instar de l’hommage qui est rendu ce 9 octobre 2025 à Robert Badinter.

© Olivier MORENO

Prononcé lors de la journée centrale du mois belge de la médiation

9 octobre 2025